Retour aux sources : 55 ans après "Le Mans", sur les traces de Steve McQueen...
En 1970, une Porsche 917 remportait Le Mans et renouvelait l’exploit sur grand écran, l’année suivante, dans le film de Steve McQueen. Durant le tournage, ce dernier s’est entiché d’une star de Stuttgart bien plus modeste. 55 ans plus tard, Sport Auto a refait le film. Enfin, la scène d’ouverture…
"La course, c’est la vie. Ce qui arrive avant ou après, ce n’est que de l’attente." Cette phrase célèbre est prononcée dans le film Le Mans par Michael Delaney, le personnage qu’incarne Steve McQueen. Il aurait sans doute pu l’assumer pour lui-même, tant sa passion de la compétition était sincère et intransigeante.
"Le Mans" : de flop commercial à film culte
A la fin des années 60, il était certainement la plus grande
star masculine d’Hollywood. Sa société de production engrangeait
les bénéfices du succès de Bullitt. Il décida donc de
mettre le cap sur la France pour tourner sa propre vision du film
le plus authentique traitant de la compétition automobile. Mais au
moment où son chef-d’œuvre sortait en salle, en juin 1971, il
allait tout perdre.
Le Mans, flop commercial retentissant à l’époque, a, bien
des années plus tard, été considéré comme le meilleur film
consacré à la compétition automobile. Critiqué à sa sortie pour son
manque de dialogues et d’intrigue, il est aujourd’hui célébré pour
ses scènes de course réalistes – filmées à la fois pendant les 24
Heures du Mans de 1970 et reconstituées par la suite – et pour le
jeu de McQueen, dont le personnage, Michael Delaney, ne prononçait
pas un mot avant la 37e minute.
McQueen était loin d’être la seule star du film Le Mans.
La Porsche 917 était sans conteste
la vedette, victorieuse à l’écran comme dans la réalité en 1970,
mais un autre modèle de Stuttgart domine les trois premières
minutes et demie, alors que McQueen file à toute allure à travers
la campagne française au volant d’une Porsche 911 2.2 S de
1970.
McQueen : "Si on doit faire un film sur une course, ça doit être Le Mans"
La relation durable entre l’acteur et la marque s’était forgée
bien plus tôt. La première voiture neuve de McQueen avait été une
356 Speedster et, après avoir enchaîné les Ferrari et autres autos
exotiques, il prit livraison en novembre 1968 d’une Porsche 911 S
neuve, Gris Ardoise, immatriculée au nom de sa société de
production, Solar Productions, dont il avait fait pivoter le
compte-tours de manière à ce que les régimes les plus élevés soient
visibles à travers le volant.
McQueen conduisait ses voitures à fond, faisant la course tard dans
la nuit sur Mulholland Drive, cette route de 34 km qui serpente à
travers l’est des montagnes de Santa Monica, avec un interrupteur
sur le tableau de bord pour éteindre les feux arrière au cas où la
police s’intéresserait à lui.
Il a également acheté une 911E en Gris Ardoise, immatriculée à son
nom – plutôt qu’à celui de Solar –, en août 1969, qu’il a conservée
jusqu’à peu avant sa mort en 1980. Il aimait manifestement cette
couleur. Lorsqu’il s’est agi de réaliser son film de course
automobile, McQueen voulait que ce soit un documentaire, déclarant
: "Si on se lance là-dedans, on va le faire comme il faut. Pas
les conneries hollywoodiennes habituelles. Pas de rebondissements
inattendus, pas de happy end… Et si on doit faire un film sur une
course, ça doit être Le Mans."
Cependant, Hollywood en a décidé autrement : il fallait un
scénario, et il fallait une histoire d’amour. Après que McQueen a
pris les rênes et que le réalisateur John Sturges – qui avait déjà
travaillé avec lui sur Les Sept Mercenaires et La
Grande Evasion – a quitté le projet, les producteurs ont fait
appel à un nouveau réalisateur, Lee H. Katzin, et ont insisté pour
qu’il y ait au moins un semblant d’histoire, menaçant d’arrêter la
production si la star ne renonçait pas à garder le contrôle du
tournage.
Une aubaine pour Porsche
Tout avait pourtant bien commencé. Solar loua le château de
Viré, à 50 km à l’ouest du Mans, pour y loger McQueen pendant les
trois mois de tournage qui suivraient la course, sa femme et ses
enfants devant le rejoindre pendant les vacances. Deux semaines
avant les 24 Heures du Mans de 1970, la
société de production a acheté une 911 S de 1970 présentant
exactement les mêmes spécifications – jusqu’à la couleur et aux
phares américains – que l’exemplaire qu’il avait chez lui.
"La voiture a été conduite telle quelle directement au Mans par
notre équipe, pour être utilisée par Steve et l’équipe de Solar
Productions", écrivit Porsche dans une lettre confirmant la
provenance de la 911. La production disposait par ailleurs d’une
sélection de voitures prêtées par Porsche pour les acteurs et
l’équipe.
Le constructeur allemand connaissait l’amour de McQueen pour la
marque, ainsi que l’intrigue du film, et s’était pleinement investi
dans l’idée que la plus grande star d’Hollywood mette ses produits
en valeur. Jonathan Williams fut le seul pilote employé par Solar
tout au long de la course et du tournage qui suivit. "On nous a
donné une Porsche 911 chacun pour nous déplacer, se
rappelle-t-il. C’était une bonne nouvelle."
Sur les routes du Mans à quasi 200 km/h !
Derek Bell avait une 911 S orange – "une voiture fabuleuse,
mais je ne suis jamais allé nulle part avec, j’étais toujours en
train de tourner !", s’amuse-t-il – tandis que Jo Siffert
avait apporté la sienne de Suisse, où il tenait une concession
Porsche. Richard Attwood, qui remporta la course de 1970, disposait
déjà d’une auto prêtée par l’usine.
Il se souvient : "La 911 que j’avais faisait partie du contrat
des pilotes d’usine ; leurs voitures devaient être visibles dans
les paddocks à des fins publicitaires… A la fin de l’année, nous
avions le droit de les acheter à leur valeur marchande." Au
moins, on pouvait compter sur les pilotes professionnels pour
garder leurs voitures sur la route : Sturges, le réalisateur, a
emmené sa petite amie faire un tour du circuit dans la 911 S Targa
qui lui avait été attribuée "pour voir ce qu’elle valait"
et il l’a rapidement détruite. Porsche a discrètement renvoyé
l’épave en Allemagne…
Outre la voiture de tournage grise, McQueen disposait d’une 911 S
pour son usage personnel pendant son séjour en France. Il
conduisait la 911 qu’on lui avait prêtée à fond – il ne conduisait
pas autrement – pour faire l’aller-retour au Mans tous les jours,
et la rumeur veut que son temps cible ait été de quinze minutes…
soit une moyenne de quasi 200 km/h !
Retour aux sources
Pour savoir si la chose était possible, nous nous sommes rendus
dans la Sarthe avant la course, au volant d’une 911 ancienne, une
2,2 litres T de 1970 à carburateur, à la place de la S à injection
de McQueen. Mais elle est assez vive pour offrir une expérience
authentiquement exaltante. Cet exemplaire Jaune Signal appartient à
Porsche France depuis 2013 et donne l’impression que son moteur
développe une puissance bien plus proche des 180 ch de la S que des
125 ch d’origine.
Malgré sa boîte de vitesses délicate et sa réputation de tenue de
route précaire à la limite, 67 ses commandes sont précises et elle
déborde de caractère. Vous mettant au défi de pousser toujours
plus, cette voiture est magnifique tant à regarder qu’à
conduire en 2026 ; elle a dû être une révélation sur ces routes en
1970.
A l’époque, la société de production avait installé le « Solar
Village », un ensemble de bureaux et de bâtiments préfabriqués,
derrière le camping du Houx, au centre du circuit, et louait un
grand garage dans le village d’Arnage où les voitures pouvaient
être entreposées et entretenues. L’itinéraire le plus rapide pour
s’y rendre depuis Viré était la route nationale, bien droite.
Mais il existe un tracé plus sinueux et bien plus pittoresque,
serpentant de hameau en hameau et longeant la Sarthe. C’est là que
se situent les premières scènes du film Le Mans.
A l'époque, une 911 de 180 ch ne devait pas passer inaperçue...
Alors que la musique de Michel Legrand commence, Delaney conduit
la 911 sur un pont à Brûlon, coupant la trajectoire pour le virage
à droite qui suit. McQueen a dû passer tous les jours par Brûlon,
le village le plus proche à l’est de Viré-en-Champagne, et peu de
choses ont changé ici au cours du dernier demi-siècle. Le
revêtement de cette départementale est excellent.
Mais le creux sur le pont, bien visible dans le film, est toujours
là. C’est une séquence fantastique, avec le virage à droite menant
à un virage serré à gauche avant de sinuer à travers le village de
Chevillé. Les routes sont dégagées et relativement droites,
ponctuées de larges virages rapides et pratiquement sans
trafic.
Il est impossible de résister à la tentation de pousser la 911
jusqu’à la zone rouge en sortie de virages lents, en savourant
l’envolée du flat 6, la précision de la direction et les dimensions
réduites de ce modèle ancien. Parmi les 2CV, les 4L et les Peugeot
204 de 1970, une 911 de 180 ch ne devait pas passer inaperçue.
Encore moins avec Steve McQueen au volant !
D’ailleurs, les témoins de l’époque s’en souviennent. C’est le cas
de l’actuel propriétaire du château de Viré, Gilles Guichemer :
"En ce temps-là, il n’y avait pas de limitation de vitesse.
Steve McQueen s’était fixé un quart d’heure pour faire le trajet
entre Le Mans et Viré." Un autre habitant à qui nous avons
parlé s’est rappelé avoir vu McQueen passer en voiture et raconte
comment toute la région était en effervescence du fait de la
présence de la star.
La maison blanche a changé
Nous suivons la D35 vers le sud jusqu’à Chantenay-Villedieu,
puis prenons la D79 vers Fercé-sur-Sarthe, enjambons la Sarthe et
entrons dans la ville de La Suze-sur-Sarthe, nettement plus grande
que le village d’il y a cinquante-six ans. Si les routes ont peu
changé, la population a augmenté de 40 % et les zones urbaines se
sont considérablement développées.
A l’écran, Delaney roule jusqu’à la place des Jacobins, au centre
du Mans, qui était jusqu’à récemment un vaste parking surplombé par
la cathédrale. Dans le film, Lisa Belgetti, incarnée par l’actrice
allemande Elga Andersen, y achetait des fleurs au marché situé en
contrebas de la cathédrale. Aujourd’hui, la place des Jacobins a
été piétonnisée, une mer vide de béton gris.
La voie que McQueen empruntait pour traverser la place ayant
disparu, nous quittons le centre-ville pour retourner sur le
circuit. Ici aussi, tout a changé, notamment le circuit lui-même.
Il suivait autrefois la route publique en passant par Maison
Blanche en ligne presque droite jusqu’à la ligne des stands.
Mais après l’accident de John Woolfe en 1969, le tracé a été
redirigé vers la droite entre le virage d’Arnage et Maison Blanche,
pour s’engager dans les courbes Porsche avant qu’une courte ligne
droite ne mène à un virage serré à gauche, puis à la chicane Ford.
En sortant du carrefour d’Arnage, Delaney roule au milieu de champs
et d’arbres pour tourner à droite et rejoindre le circuit.
Mais il ne reste plus aucune trace de ce passé agricole, sinon la
rangée d’arbres en arrière-plan. La maison blanche est toujours là,
avec la route – et l’ancienne piste – qui l’entoure, mais elle
n’est plus blanche et n’arbore plus le mot "MARTINI" en grosses
lettres sur ses tuiles.
Le Mans - Viré-en-Champagne en quinze minutes ?
McQueen avait assisté à la course en 1969, et la combinaison de
l’arrivée serrée entre Ford et Porsche (mise en scène comme un duel
entre Ferrari et Porsche) et de l’accident de Woolfe a fourni les
seuls éléments de l’intrigue du film. McQueen a-t-il vraiment pu
rallier Le Mans depuis Viré-en-Champagne en quinze minutes ?
Même au milieu de la nuit, avec nettement moins de maisons, aucune
limitation de vitesse et peu de circulation, cela semble hautement
improbable. A-t-il quand même tenté le coup ? Au moins une des 911
conduites par la star a été renvoyée chez Porsche pour réparation,
tandis qu’une autre a dû être sortie d’un fossé par des membres de
l’équipe.
Dans son autobiographie, son épouse de l’époque, Neile McQueen,
écrivait : "Dès que Steve quittait l’allée, il était clair
qu’un accident allait se produire." La course de 1970 a été
remportée par Richard Attwood et Hans Herrmann au volant de leur
Porsche 917, et cela a marqué un tournant radical en Endurance.
McQueen, lui, n’a jamais voulu que Delaney gagne.
Son destin était même de perdre, car le film portait sur la réalité
de la course et sur les pilotes qui risquaient – et perdaient –
tout pour leur sport. Finalement, c’est McQueen lui-même qui a tout
perdu. Il avait été interdit de course pour l’épreuve de 1970 (il
ne courut plus jamais) ; son mariage et sa société de production
ont été victimes de sa détermination à réaliser le film de sport
automobile parfait ; et tant son contrôle sur l’œuvre que son
propre salaire lui ont été confisqués dans le cadre d’un accord
visant à terminer le tournage.
Alors que son rêve commençait à lui échapper, l’unique élément sur lequel McQueen avait un contrôle total était le temps qu’il passait, seul, au volant de sa 911. Et la seule chose qu’il retira de la production fut sa partenaire dans les scènes d’ouverture, cette Porsche 911 Gris Ardoise qu’il fit expédier chez lui en Californie.
Retrouvez notre reportage sur les traces de Steve McQueen dans le Sport Auto n°774 au 26/06/2026.















