Retour aux sources : 55 ans après "Le Mans", sur les traces de Steve McQueen...

Publié le 12 août 2026 à 14:30
Retour aux sources : 55 ans après "Le Mans", sur les traces de Steve McQueen...

En 1970, une Porsche 917 remportait Le Mans et renouvelait l’exploit sur grand écran, l’année suivante, dans le film de Steve McQueen. Durant le tournage, ce dernier s’est entiché d’une star de Stuttgart bien plus modeste. 55 ans plus tard, Sport Auto a refait le film. Enfin, la scène d’ouverture…

"La course, c’est la vie. Ce qui arrive avant ou après, ce n’est que de l’attente." Cette phrase célèbre est prononcée dans le film Le Mans par Michael Delaney, le personnage qu’incarne Steve McQueen. Il aurait sans doute pu l’assumer pour lui-même, tant sa passion de la compétition était sincère et intransigeante.

"Le Mans" : de flop commercial à film culte

A la fin des années 60, il était certainement la plus grande star masculine d’Hollywood. Sa société de production engrangeait les bénéfices du succès de Bullitt. Il décida donc de mettre le cap sur la France pour tourner sa propre vision du film le plus authentique traitant de la compétition automobile. Mais au moment où son chef-d’œuvre sortait en salle, en juin 1971, il allait tout perdre.
Le Mans, flop commercial retentissant à l’époque, a, bien des  années plus tard, été considéré comme le meilleur film consacré à la compétition automobile. Critiqué à sa sortie pour son manque de dialogues et d’intrigue, il est aujourd’hui célébré pour ses scènes de course réalistes – filmées à la fois pendant les 24 Heures du Mans de 1970 et reconstituées par la suite – et pour le jeu de McQueen, dont le personnage, Michael Delaney, ne prononçait pas un mot avant la 37e  minute.
McQueen était loin d’être la seule star du film Le Mans. La Porsche 917 était sans conteste la vedette, victorieuse à l’écran comme dans la réalité en 1970, mais un autre modèle de Stuttgart domine les trois premières minutes et demie, alors que McQueen file à toute allure à travers la campagne française au volant d’une Porsche 911 2.2 S de 1970.

McQueen : "Si on doit faire un film sur une course, ça doit être Le Mans"

La relation durable entre l’acteur et la marque s’était forgée bien plus tôt. La première voiture neuve de McQueen avait été une 356 Speedster et, après avoir enchaîné les Ferrari et autres autos exotiques, il prit livraison en novembre 1968 d’une Porsche 911 S neuve, Gris Ardoise, immatriculée au nom de sa société de production, Solar Productions, dont il avait fait pivoter le compte-tours de manière à ce que les régimes les plus élevés soient visibles à travers le volant.
McQueen conduisait ses voitures à fond, faisant la course tard dans la nuit sur Mulholland Drive, cette route de 34 km qui serpente à travers l’est des montagnes de Santa Monica, avec un interrupteur sur le tableau de bord pour éteindre les feux arrière au cas où la police s’intéresserait à lui.
Il a également acheté une 911E en Gris Ardoise, immatriculée à son nom – plutôt qu’à celui de Solar –, en août 1969, qu’il a conservée jusqu’à peu avant sa mort en 1980. Il aimait manifestement cette couleur. Lorsqu’il s’est agi de réaliser son film de course automobile, McQueen voulait que ce soit un documentaire, déclarant : "Si on se lance là-dedans, on va le faire comme il faut. Pas les conneries hollywoodiennes habituelles. Pas de rebondissements inattendus, pas de happy end… Et si on doit faire un film sur une course, ça doit être Le Mans."
Cependant, Hollywood en a décidé autrement : il fallait un scénario, et il fallait une histoire d’amour. Après que McQueen a pris les rênes et que le réalisateur John Sturges – qui avait déjà travaillé avec lui sur Les Sept Mercenaires et La Grande Evasion – a quitté le projet, les producteurs ont fait appel à un nouveau réalisateur, Lee H. Katzin, et ont insisté pour qu’il y ait au moins un semblant d’histoire, menaçant d’arrêter la production si la star ne renonçait pas à garder le contrôle du tournage.

Une aubaine pour Porsche

Tout avait pourtant bien commencé. Solar loua le château de Viré, à 50 km à l’ouest du Mans, pour y loger McQueen pendant les trois mois de tournage qui suivraient la course, sa femme et ses enfants devant le rejoindre pendant les vacances. Deux semaines avant les 24 Heures du Mans de 1970, la société de production a acheté une 911 S de 1970 présentant exactement les mêmes spécifications – jusqu’à la couleur et aux phares américains – que l’exemplaire qu’il avait chez lui.
"La voiture a été conduite telle quelle directement au Mans par notre équipe, pour être utilisée par Steve et l’équipe de Solar Productions", écrivit Porsche dans une lettre confirmant la provenance de la 911. La production disposait par ailleurs d’une sélection de voitures prêtées par Porsche pour les acteurs et l’équipe.
Le constructeur allemand connaissait l’amour de McQueen pour la marque, ainsi que l’intrigue du film, et s’était pleinement investi dans l’idée que la plus grande star d’Hollywood mette ses produits en valeur. Jonathan Williams fut le seul pilote employé par Solar tout au long de la course et du tournage qui suivit. "On nous a donné une Porsche 911 chacun pour nous déplacer, se rappelle-t-il. C’était une bonne nouvelle."

Sur les routes du Mans à quasi 200 km/h !

Derek Bell avait une 911 S orange – "une voiture fabuleuse, mais je ne suis jamais allé nulle part avec, j’étais toujours en train de tourner !", s’amuse-t-il – tandis que Jo Siffert avait apporté la sienne de Suisse, où il tenait une concession Porsche. Richard Attwood, qui remporta la course de 1970, disposait déjà d’une auto prêtée par l’usine.
Il se souvient : "La 911 que j’avais faisait partie du contrat des pilotes d’usine ; leurs voitures devaient être visibles dans les paddocks à des fins publicitaires… A la fin de l’année, nous avions le droit de les acheter à leur valeur marchande." Au moins, on pouvait compter sur les pilotes professionnels pour garder leurs voitures sur la route : Sturges, le réalisateur, a emmené sa petite amie faire un tour du circuit dans la 911 S Targa qui lui avait été attribuée "pour voir ce qu’elle valait" et il l’a rapidement détruite. Porsche a discrètement renvoyé l’épave en Allemagne…
Outre la voiture de tournage grise, McQueen disposait d’une 911 S pour son usage personnel pendant son séjour en France. Il conduisait la 911 qu’on lui avait prêtée à fond – il ne conduisait pas autrement – pour faire l’aller-retour au Mans tous les jours, et la rumeur veut que son temps cible ait été de quinze minutes… soit une moyenne de quasi 200 km/h !

Retour aux sources

Pour savoir si la chose était possible, nous nous sommes rendus dans la Sarthe avant la course, au volant d’une 911 ancienne, une 2,2 litres T de 1970 à carburateur, à la place de la S à injection de McQueen. Mais elle est assez vive pour offrir une expérience authentiquement exaltante. Cet exemplaire Jaune Signal appartient à Porsche France depuis 2013 et donne l’impression que son moteur développe une puissance bien plus proche des 180 ch de la S que des 125 ch d’origine.
Malgré sa boîte de vitesses délicate et sa réputation de tenue de route précaire à la limite, 67 ses commandes sont précises et elle déborde de caractère. Vous mettant au défi de pousser toujours plus, cette voiture est  magnifique tant à regarder qu’à conduire en 2026 ; elle a dû être une révélation sur ces routes en 1970.
A l’époque, la société de production avait installé le « Solar Village », un ensemble de bureaux et de bâtiments préfabriqués, derrière le camping du Houx, au centre du circuit, et louait un grand garage dans le village d’Arnage où les voitures pouvaient être entreposées et entretenues. L’itinéraire le plus rapide pour s’y rendre depuis Viré était la route nationale, bien droite.
Mais il existe un tracé plus sinueux et bien plus pittoresque, serpentant de hameau en hameau et longeant la Sarthe. C’est là que se situent les premières scènes du film Le Mans.

A l'époque, une 911 de 180 ch ne devait pas passer inaperçue...

Alors que la musique de Michel Legrand commence, Delaney conduit la 911 sur un pont à Brûlon, coupant la trajectoire pour le virage à droite qui suit. McQueen a dû passer tous les jours par Brûlon, le village le plus proche à l’est de Viré-en-Champagne, et peu de choses ont changé ici au cours du dernier demi-siècle. Le revêtement de cette départementale est excellent.
Mais le creux sur le pont, bien visible dans le film, est toujours là. C’est une séquence fantastique, avec le virage à droite menant à un virage serré à gauche avant de sinuer à travers le village de Chevillé. Les routes sont dégagées et relativement droites, ponctuées de larges virages rapides et pratiquement sans trafic.
Il est impossible de résister à la tentation de pousser la 911 jusqu’à la zone rouge en sortie de virages lents, en savourant l’envolée du flat 6, la précision de la direction et les dimensions réduites de ce modèle ancien. Parmi les 2CV, les 4L et les Peugeot 204 de 1970, une 911 de 180 ch ne devait pas passer inaperçue. Encore moins avec Steve McQueen au volant !
D’ailleurs, les témoins de l’époque s’en souviennent. C’est le cas de l’actuel propriétaire du château de Viré, Gilles Guichemer : "En ce temps-là, il n’y avait pas de limitation de vitesse. Steve McQueen s’était fixé un quart d’heure pour faire le trajet entre Le Mans et Viré." Un autre habitant à qui nous avons parlé s’est rappelé avoir vu McQueen passer en voiture et raconte comment toute la région était en effervescence du fait de la présence de la star.

La maison blanche a changé

Nous suivons la D35 vers le sud jusqu’à Chantenay-Villedieu, puis prenons la D79 vers Fercé-sur-Sarthe, enjambons la Sarthe et entrons dans la ville de La Suze-sur-Sarthe, nettement plus grande que le village d’il y a cinquante-six ans. Si les routes ont peu changé, la population a augmenté de 40 % et les zones urbaines se sont considérablement développées.
A l’écran, Delaney roule jusqu’à la place des Jacobins, au centre du Mans, qui était jusqu’à récemment un vaste parking surplombé par la cathédrale. Dans le film, Lisa Belgetti, incarnée par l’actrice allemande Elga Andersen, y achetait des fleurs au marché situé en contrebas de la cathédrale. Aujourd’hui, la place des Jacobins a été piétonnisée, une mer vide de béton gris.
La voie que McQueen empruntait pour traverser la place ayant disparu, nous quittons le centre-ville pour retourner sur le circuit. Ici aussi, tout a changé, notamment le circuit lui-même. Il suivait autrefois la route publique en passant par Maison Blanche en ligne presque droite jusqu’à la ligne des stands.
Mais après l’accident de John Woolfe en 1969, le tracé a été redirigé vers la droite entre le virage d’Arnage et Maison Blanche, pour s’engager dans les courbes Porsche avant qu’une courte ligne droite ne mène à un virage serré à gauche, puis à la chicane Ford. En sortant du carrefour d’Arnage, Delaney roule au milieu de champs et d’arbres pour tourner à droite et rejoindre le circuit.
Mais il ne reste plus aucune trace de ce passé agricole, sinon la rangée d’arbres en arrière-plan. La maison blanche est toujours là, avec la route – et l’ancienne piste – qui l’entoure, mais elle n’est plus blanche et n’arbore plus le mot "MARTINI" en grosses lettres sur ses tuiles.

Le Mans - Viré-en-Champagne en quinze minutes ?

McQueen avait assisté à la course en 1969, et la combinaison de l’arrivée serrée entre Ford et Porsche (mise en scène comme un duel entre Ferrari et Porsche) et de l’accident de Woolfe a fourni les seuls éléments de l’intrigue du film. McQueen a-t-il vraiment pu rallier Le Mans depuis Viré-en-Champagne en quinze minutes ?
Même au milieu de la nuit, avec nettement moins de maisons, aucune limitation de vitesse et peu de circulation, cela semble hautement improbable. A-t-il quand même tenté le coup ? Au moins une des 911 conduites par la star a été renvoyée chez Porsche pour réparation, tandis qu’une autre a dû être sortie d’un fossé par des membres de l’équipe.
Dans son autobiographie, son épouse de l’époque, Neile McQueen, écrivait : "Dès que Steve quittait l’allée, il était clair qu’un accident allait se produire." La course de 1970 a été remportée par Richard Attwood et Hans Herrmann au volant de leur Porsche 917, et cela a marqué un tournant radical en Endurance. McQueen, lui, n’a jamais voulu que Delaney gagne.
Son destin était même de perdre, car le film portait sur la réalité de la course et sur les pilotes qui risquaient – et perdaient – tout pour leur sport. Finalement, c’est McQueen lui-même qui a tout perdu. Il avait été interdit de course pour l’épreuve de 1970 (il ne courut plus jamais) ; son mariage et sa société de production ont été victimes de sa détermination à réaliser le film de sport automobile parfait ; et tant son contrôle sur l’œuvre que son propre salaire lui ont été confisqués dans le cadre d’un accord visant à terminer le tournage.

Alors que son rêve commençait à lui échapper, l’unique élément sur lequel McQueen avait un contrôle total était le temps qu’il passait, seul, au volant de sa 911. Et la seule chose qu’il retira de la production fut sa partenaire dans les scènes d’ouverture, cette Porsche 911 Gris Ardoise qu’il fit expédier chez lui en Californie.

Retrouvez notre reportage sur les traces de Steve McQueen dans le Sport Auto n°774 au 26/06/2026.

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