Relation pilote-ingénieur : zoom sur la "vie de couple" à la sauce F1
Souvent regardée comme une activité individuelle consacrant la réussite d’un pilote désigné en fin de saison comme le meilleur du monde, la Formule 1 est surtout un sport d’équipe. Et généralement le résultat d’une parfaite entente entre le champion et son ingénieur. Sport Auto s'intéresse de plus près à cette "vie de couple" à la sauce F1.
Le meilleur pilote du monde n’est rien sans le soutien total de
son équipe, et aujourd’hui, ce sont des centaines de personnes qui
œuvrent pour propulser deux monoplaces vers les sommets. Pourtant,
le pilote a souvent besoin d’un interlocuteur privilégié pour
transmettre ses sensations, exprimer ses certitudes ou ses doutes,
poser ses exigences.
Il lui faut communiquer avec une personne de confiance. Cette
osmose, ingrédient indispensable de la réussite, passe par une
communion sans faille entre le pilote et son ingénieur de piste.
L’un des duos les plus célèbres de l’histoire de la Formule 1 est
sans aucun doute celui que formait l’Ecossais Jim Clark avec Colin
Chapman.
Le technicien anglais avait la particularité d’être à la fois le
concepteur de ses voitures mais aussi le patron et propriétaire de
l’équipe Lotus. Malgré la fragilité légendaire des monoplaces
conçues par Chapman, pour lequel le poids était l’ennemi absolu,
Clark lui a toujours accordé sa confiance. L’Ecossais, véritable
artiste du volant, s’est pourtant tué dans une Lotus en étant
probablement victime d’une casse mécanique.
Relation pilote-ingénieur : l’union des contraires
L’association de l’Ecossais Jackie Stewart avec l’Anglais Ken
Tyrrell, à la tête de l’équipe du même nom, fut tout aussi
remarquable et plus solide encore. Quelques années plus tard, un
duo assez improbable a connu une grande réussite chez Ferrari
lorsque l’Autrichien Niki Lauda a rejoint la Scuderia, où la
gestion sportive venait d’être confiée au jeune et dynamique Luca
Di Montezemolo.
Pourtant, entre le glacial Lauda et le vibrionnant Latin, l’entente
fut parfaite et les deux hommes ont porté Ferrari sur la piste du
succès en 1975 avec les titres mondiaux à la clé, le premier d’un
triplé pour la Scuderia dont le dernier titre des constructeurs
remontait à 1964. Montezemolo, appelé à d’autres fonctions, incita
Niki Lauda à aller voir ailleurs, l’Autrichien n’ayant pas
confiance en Enzo Ferrari.
Le Français Alain Prost, soucieux de mise au point, et avant
d’intégrer lui aussi Ferrari, affirme ne s’être jamais mal entendu
avec un ingénieur, surtout dans les équipes anglaises avec, entre
autres, Alan Jenkins, John Barnard ou encore Tim Wright chez
McLaren, et David Brown chez Williams. Il déplore toutefois de ne
pas avoir apprécié sa collaboration avec Paddy Lowe, en 1993,
l’année de son quatrième et ultime titre avec Williams. «
C’était l’époque de la suspension active. Je n’aimais pas cette
voiture qui ne transmettait pas de sensations au pilote. En plus,
Paddy Lowe (le créateur de cette technologie, NDLR) était dans son
coin avec ses ordinateurs, silencieux. »
Ce manque de
communication technique a été un choc pour Alain Prost qui, a
contrario, se souvient d’avoir connu une collaboration technique
idéale chez Ferrari. Si sa dernière saison avec Ferrari en 1991 est
à oublier, la première, en 1990, fut un véritable plaisir. Le
Français ayant trouvé à Maranello l’interlocuteur parfait en la
personne de l’ingénieur Luigi Mazzola.
« Avec Mazzola, la relation était très forte car nous avions la
même philosophie, la même vision sur la façon dont il fallait
progresser. Nous étions en phase. Il avait une grande ouverture
d’esprit et en 1990, il avait carte blanche. Nous avons pu
exploiter des solutions techniques réellement novatrices et
originales. Personne ne nous barrait la route pour aller dans les
directions que nous pensions les meilleures et ça marchait vraiment
bien cette année-là puisque nous étions en lice pour le titre.
»
Mais c’était un équilibre très fragile, car l’année
suivante, tout s’est écroulé pour Prost avec des luttes intestines
qui ont conduit à son renvoi de Ferrari. « En 1991, c’est devenu
n’importe quoi. Il n’y avait quasi plus de direction technique. »
Les ambitions politiques de certains, les manœuvres en coulisse ont
tout sabordé et il a fallu attendre la fin du siècle et des années
1990, et les travaux d’Hercule de Jean Todt, pour que Ferrari,
porté par le talent de Michael Schumacher, se redresse.
L’Allemand étant parvenu à fédérer l’équipe technique et notamment
à former un duo redoutable avec l’ingénieur britannique Ross Brawn.
Todt veillant au grain, les petites chicaneries et politiques
internes furent éradiquées. C’est que la politique est un poison
aussi violent qu’omniprésent en F1. Ce qui, récemment, a
sérieusement ébranlé l’équipe Red Bull avec « l’affaire Horner »,
laquelle a conduit à son licenciement et causé la fuite de nombreux
cerveaux.
Le dernier en date concerne le départ annoncé de Gianpiero
Lambiase. C’est une pièce majeure sur l’échiquier de l’équipe
autrichienne. Cet Anglais de 45 ans est depuis dix ans l’ingénieur
de piste de Max Verstappen, depuis le premier grand prix (et la
première victoire !) du Néerlandais avec Red Bull à Barcelone en
2016.
Lambiase rejoindra McLaren en 2028. Entre les deux hommes, qui
continueront à collaborer jusqu’à cette échéance, l’entente est
parfaite, même si, comme dans tous les couples, il y a des hauts et
des bas. L’une des grandes forces de Lambiase est de pouvoir
s’opposer fermement au champion néerlandais dont on connaît le
caractère éruptif. Quelques échanges radio célèbres en témoignent.
Pour Helmut Marko, qui a longtemps été l’éminence grise du Team Red
Bull et proche du clan Verstappen, ce futur départ n’est pas anodin
: « C’est une perte considérable. GP (Gianpiero Lambiase,
NDLR) était une figure clé du développement et des réglages de
la voiture, et il avait aussi sa propre vision, pas toujours en
accord avec le reste de l’équipe technique. »
Lambiase
partant, le paddock n’a pas tardé à s’enflammer et à parier sur la
possibilité de voir le quadruple champion du monde quitter le
navire Red Bull lui aussi, mais sans l’assurance de retrouver une
telle complicité ailleurs. Interrogé sur ce sujet en marge du Grand
Prix de Monaco, Max Verstappen a offert une réponse qui laisse
entendre qu’il pourrait demeurer fidèle à son équipe de toujours,
révélant qu’il avait identifié un possible candidat à la succession
de son cher Lambiase.
Red Bull se donne toutefois le temps de faire le bon choix. «
Cela se fera étape par étape. J’ai déjà des idées sur la personne
que je voudrais. Oui, il est déjà dans l’équipe. Je pense que c’est
encore un peu trop tôt pour le désigner. Ça sera fait vers la fin
de l’année. » D’ici là, le célèbre duo espère décrocher
d’autres succès.
Relation pilote-ingénieur : retrouver "Bono"
Ce duo vainqueur est à rapprocher de l’association victorieuse
formée pendant douze ans, de 2013 à 2024, chez Mercedes par Lewis
Hamilton et Peter Bonnington, alias « Bono ». « C’est la plus
longue relation de travail que j’aie eue avec un ingénieur. Bono
est fantastique dans la gestion. Il est le meilleur filtre et il
est toujours calme, cool et posé. Nous avons eu nos hauts et nos
bas, vécu une aventure incroyable ensemble. C’est vraiment fabuleux
de travailler avec des gens comme lui qui sont aussi impliqués
émotionnellement. »
Un jour, Lewis Hamilton avait eu
l’imprudence de déclarer au sujet de Bono : « J’ai travaillé avec
différents ingénieurs par le passé mais jamais avec quelqu’un
d’aussi formidable et dévoué, qui vous pousse continuellement. Je
ne voudrais pas collaborer avec quelqu’un d’autre… » Et puis
Hamilton s’est laissé tenter par Ferrari, quittant Brackley et son
cher Bono.
Sa première année à Maranello fut un véritable calvaire, le courant
n’étant jamais passé avec son ingénieur de piste Riccardo Adami.
Pour avoir observé les deux hommes sur de nombreux grands prix,
nous pouvons témoigner que le fossé était impossible à combler,
même si Hamilton, de manière très diplomatique, affirme : «
C’est un gars (Adami, NDLR) adorable. Nous avons
relativement bien travaillé ensemble. »
Très relativement
alors, car l’un des chantiers de Frédéric Vasseur pendant
l’intersaison fut de lui trouver un remplaçant. Après la mise à
l’épreuve des premiers grands prix 2026, c’est Carlo Santi qui a
été confirmé à ce poste pour le reste de la saison. Ce
quinquagénaire (52 ans), qui a l’expérience de la course, a déjà
travaillé avec un champion au fort caractère : Kimi Räikkönen.
En même temps que ce nouvel ingénieur de piste, Lewis Hamilton a
retrouvé le sourire… et la confiance. « La collaboration
pilote-ingénieur est parfois aléatoire. Entre Bono et moi, le
courant est passé dès le début. J’ai vraiment l’impression que
Carlo est comme mon “Bono italien”. C’est un gars plus mûr, qui a
de la bouteille. Il est très calme. »
Selon Vasseur, l’un
des atouts de Carlo Santi est de ne pas s’en laisser conter. Il
n’hésite pas à être ferme, comme l’est un Lambiase avec Verstappen.
Tout comme Peter Bonnington peut se montrer directif avec Kimi
Antonelli.
L’ancien pilote Juan Pablo Montoya, désormais consultant télé,
constate d’ailleurs que la fulgurante réussite du jeune Italien
doit beaucoup à son ingénieur de piste. « Je crois que Bono
joue un rôle énorme. Il a tellement gagné avec Lewis, et je pense
qu’il façonne Kimi avec la même méthode de travail. »
Retrouvez notre enquête sur la relation pilote-ingénieur dans le Sport Auto n°774 du 26/06/2026.















