Christian Loriaux : rencontre avec "l'ingé déchaîné", Directeur technique d’Overdrive
Après avoir contribué au succès de Subaru, de Ford et de Hyundai en Rallye, l’inénarrable Christian Loriaux est reparti à la conquête de nouveaux horizons en Rallye-Raid avec Overdrive et Toyota. Pour Sport Auto, il revient sur son parcours. Sans filtre !
Sport Auto a eu l'occasion d'échanger avec Christian Loriaux, le Directeur Technique du team Overdrive, l'une des références mondiales du Rallye-Raid, engagé dans le Championnat du monde de la spécialité dont le Dakar.
Quel est votre premier souvenir automobile ?
Ma grand-mère habitait au pied d’une course de côte, la « M » de Bomerée en Belgique, et j’y allais souvent. J’ai attrapé le virus des voitures de course là-bas, je pense. A côté de l’usine de mon grand-père, il y avait une piste de Karting aussi, mais elle a fermé avant que j’aie l’âge de pouvoir en essayer un.
Comment s’est développée votre passion pour les sports mécaniques ?
La moto m’intéressait beaucoup, peut-être plus que la
voiture au départ. Très jeune, j’allais à l’école de solfège le
samedi matin et, dès que j’en sortais, il y avait juste à côté un
gars qui bichonnait sans cesse ses deux motos dans son garage.
Je m’arrêtais tout le temps pour regarder ça. C’était le nirvana
pour moi ! Près de chez moi, il y avait pas mal de bois et on
voyait souvent des enduros et des trials qui passaient. Je rêvais
de faire du trial.
Dans ma région, il y avait aussi de nombreux rallyes, notamment le
Rallye Bianchi, et ce sport m’a tout de suite passionné. Dans ces
années-là, le Rallye était ultra-fort en Belgique. C’était l’un des
seuls championnats nationaux où il y avait des Groupe B : Audi
Quattro, MG Metro 6R4, Ford RS200, Lancia 037, etc.
Je devais avoir 13 ans quand je me suis dit : « Je veux faire du
Rallye ! » Et puis, je me suis rendu compte que je n’aurais pas les
fonds nécessaires. Ma famille n’était pas dans ce milieu. Mon père
est décédé quand j’étais très jeune…
J’ai quand même tenté de me monter une Peugeot 104 ZS Groupe A,
mais finalement, j’ai abandonné le projet et je n’ai jamais roulé.
Je me suis alors dit : « Mieux vaut étudier pour être ingénieur
dans le sport auto que d’essayer d’être pilote. »
Il semble que vous aviez un plan assez précis en tête…
Oui, je crois que pour moi, c’était clair dès mes 16 ans.
J’ai effectué mes études d’ingénieur à l’université en Belgique et
puis je suis parti en Angleterre faire un master en sciences à
Cranfield, une école réputée pour l’automobile et le sport
auto.
A l’époque, 80 % de ce dernier était en Angleterre, si ce n’est pas
90 %. Déjà en ce temps-là, je rêvais de l’équipe Prodrive parce que
je voyais ses BMW M3 rouler en Belgique. C’était le Graal pour moi
! Je souhaitais absolument travailler pour Prodrive sur les M3.
Aussi, après mes études, j’ai envoyé une lettre spontanée à David
Richards. J’avais écrit que toutes les équipes voulaient de jeunes
ingénieurs avec vingt ans d’expérience, mais que ça n’existait
pas.
J’avais ajouté que s’il me laissait une chance, je donnerais tout.
Je lui ai même proposé de venir travailler gratuitement pendant
trois, voire six mois, jusqu’à ce qu’il voie ce que je valais.
Il a vraiment bien aimé ma lettre et l’a passée directement à David
Lapworth, en lui disant : « Donne-lui un job ! » Je n’avais
contacté aucune autre équipe. Au moins, je ne m’étais pas exilé de
Belgique pour rien !
Vous arrivez chez Prodrive, mais l’heure n’est déjà plus à la BMW M3…
Effectivement, je suis arrivé en septembre 1991, si je me
souviens bien. Prodrive était alors chargé du programme Subaru. Les
BMW M3 ne roulaient plus que chez des clients privés. J’ai débuté
par la Legacy.
Il y avait à l’époque Markku Alén et Ari Vatanen comme pilotes,
puis Colin McRae. Au début, je dessinais un peu au bureau de dessin
et puis je suis passé plutôt sur le terrain. Nous étions très peu
nombreux en ce temps-là et donc on faisait tout.
J’ai vite commencé à travailler sur le développement des Impreza.
En 1993, David Richards me confie en prime le projet d’équipe «
jeunes » qui faisait rouler Richard Burns et Alister McRae.
J’étais comme le directeur technique de l’équipe. On a gagné le
championnat d’Angleterre contre Malcolm Wilson, qui avait beaucoup
plus d’expérience et un gros soutien de Michelin.
La Subaru Impreza est championne du monde en 1995 avec Colin McRae, et vous êtes bientôt chargé de dessiner la nouvelle Impreza WRC…
En 1998 ou 1999, je poussais fort au sein de l’équipe pour concevoir une nouvelle voiture en partant d’une feuille blanche et non plus en se contentant de simples évolutions. C’est là que j’ai eu ma chance. David Lapworth et David Richards m’ont dit O.K., et c’est ainsi qu’est née la première auto que j’ai réellement faite. Cette Impreza 2000 était radicale.
Faites-vous partie des ingénieurs qui montent à bord pour ressentir la voiture ?
Oui, je suis monté énormément en essais. Je me souviens d’avoir passé des journées en voiture avec Ari Vatanen au château de Lastours. J’ai fait des heures et des heures de roulage avec Colin (McRae, NDLR) et puis avec Richard (Burns, NDLR) également. C’est lui qui avait fait les tests de la 2000, car Colin était parti. A partir des années 2010, je me suis mis à monter moins souvent car ça commençait à aller vraiment très vite. Peut-être aussi que je vieillissais
J’ai cru comprendre que parfois, Colin McRae vous laissait même le volant…
C’est vrai que, fréquemment, lorsqu’on retournait à l’hôtel, il me laissait conduire la voiture. Et puis, évidemment, il me poussait à aller au plus près des limites ! On avait un pacte : si je crashais la bagnole, il dirait que c’était lui qui conduisait, pour que je ne me fasse pas arracher la tête !
Quels sont les pilotes qui vous ont le plus marqué ?
C’est sûr que j’ai passé le début de mon parcours avec
Colin. Il avait un talent fou. Je suis probablement l’ingénieur
ayant passé le plus de temps avec lui puisque nous avons travaillé
ensemble de 1991 à fin 1998, et je l’ai retrouvé chez Ford pour une
année ou deux. On faisait souvent de la moto ensemble.
Il avait une habileté incroyable dans tout ce qu’il touchait :
Rallye, moto, ski nautique, jet-ski, etc. Nous étions très proches.
J’ai aussi beaucoup aimé d’autres pilotes comme Markko Märtin. Nous
sommes toujours d’excellents amis et je crois qu’il aurait dû être
champion du monde. Il en avait réellement le talent.
Il y a également Marcus Grönholm, que j’aime énormément, et
François Duval, qui avait une vitesse de fou. Après, j’ai découvert
Thierry Neuville, qui m’a grandement surpris.
Fin 2001, coup de théâtre : vous quittez votre équipe de cœur, Prodrive, pour M-Sport et Ford.
Pourquoi donc ? Ça faisait dix ans que j’étais chez Prodrive
et, en fin de compte, un jour, j’ai réalisé qu’ils me payaient
vraiment mal. Tous les ans, ils me disaient : « On est très content
de toi », et on se mettait d’accord sur une somme, mais je n’avais
aucune idée du barème.
Et puis, à un moment, je me suis aperçu que j’étais rémunéré juste
légèrement plus qu’un chef mécanicien de voiture, alors qu’un mec
chargé du programme Touring Car était payé le double ! J’étais un
peu déçu et j’ai décidé de regarder ailleurs.
Je n’avais pas énormément de sollicitations car tout le monde me
voyait chez Prodrive à vie. J’avais tout de même des contacts
avancés avec Benetton Formule 1 et il y avait beaucoup de chances
que je parte là-bas.
Et le physio de Benetton, qui travaillait aussi chez M-Sport Ford,
a su que j’étais prêt à bouger et en a informé Malcolm Wilson. Ce
dernier m’a appelé et convaincu d’aller chez M-Sport. J’y ai passé
vingt ans !
La culture entre M-Sport et Prodrive est-elle très différente ?
Non, ce sont toutes les deux des boîtes anglaises privées
qui font du mieux qu’elles peuvent avec des budgets réduits. Jusque
chez Hyundai, j’ai constamment été dans des équipes outsiders qui
avaient moins de budget.
Quand on était chez Subaru, on en avait bien moins que Toyota ou
Lancia, et on les battait. Et puis, chez M-Sport, avec Ford, on
avait nettement moins de budget que Peugeot ou Citroën et on
arrivait également à les battre. Ça, c’est quelque chose qui m’a
toujours plu.
Parmi vos créations, quelles sont celles dont vous êtes le plus fier ?
Je dirais probablement la Ford Focus 2003, qui était
vraiment quelque chose d’assez radical, qui a changé pas mal ce qui
se faisait et qui était super-rapide. Pourtant, c’est une des
seules voitures que j’ai faites qui n’a pas remporté sa toute
première course en Mondial. Son moteur Cosworth a cassé, mais
sinon, on était en tête.
En plus de la Focus, bien sûr, il y a l’Impreza 2000. C’était une
véritable révolution. Burns gagne directement à la sortie de l’auto
au Portugal. Il met la raclée à Grönholm sur sa Peugeot. A partir
de là, la voiture va plus vite que tout le monde, partout. En
revanche, on n’était pas fiable. On n’avait jamais le temps de
fiabiliser. Mais Richard est tout de même champion en
2001.
M-Sport, c’est beaucoup de Rallye mais aussi un peu de circuit, avec Bentley en GT3. Une aventure stimulante ?
Ça a été une aventure incroyable ! Et c’est un truc que je
voulais absolument faire. J’ai adoré parce que tout d’abord, en
GT3, on était la seule équipe, face à de grands constructeurs comme
Porsche, Mercedes, Audi, Lamborghini, Jaguar ou encore Aston
Martin, à dessiner notre voiture, à la développer et à la faire
courir.
Tout le monde se marrait bien dans la pit lane en nous voyant
arriver. D’abord, parce que pour eux, la Bentley était la pire de
toutes. Sur le papier, il paraissait impossible d’en faire une auto
compétitive.
Ensuite, à leurs yeux, on était une équipe de « crétins » qui
faisaient du Rallye et qui ne connaissaient rien à la piste. Sauf
qu’on a conçu la voiture en très peu de temps et qu’on a fini notre
première course de 12 heures, nos premières 24 Heures de Spa et nos
premières 24 Heures du Nürburgring.
Les ingénieurs de Mercedes et de BMW étaient d’ailleurs venus nous
féliciter. Et nous avons gagné dès notre troisième course, à
Silverstone. Là, tous les copains de chez Porsche, Audi ou BMW
rigolaient moins. La deuxième génération était beaucoup plus
agressive. C’est une voiture dont je suis très, très fier. On a
remporté de nombreuses courses, dont les 12 Heures de Bathurst.
Cette Bentley me rappelle aussi la plus grosse déception de ma
carrière : on est passé deux fois à côté de la victoire aux 24
Heures de Spa. Là encore, on était une toute petite équipe avec un
budget nettement inférieur.
Et, bien que j’aie toujours été un mec de Rallye, je dois dire que
la partie la plus heureuse de ma vie professionnelle est
probablement l’aventure Bentley.A
près vingt ans chez M-Sport, passage chez Hyundai. Cette fois, l’expérience n’a pas duré. Pourquoi ?
C’était une erreur, je pense. J’avais toujours cru que je
finirais ma vie chez M-Sport. C’était écrit. En revanche, mes
enfants étaient en Belgique et puis il y a eu le Covid. Je devais
être davantage sur le continent pour être plus proche de mes
enfants. Il n’y avait plus trop de business chez M-Sport, qui
venait de perdre Bentley à cause de l’électrification.
Du coup, Malcolm me réduisait mon salaire significativement. Dans
le même temps, Andrea Adamo, le patron de l’équipe Hyundai à
l’époque, voulait vraiment que je les rejoigne. Je me suis fait
embobiner ! J’ai travaillé comme un malade là-bas.
Quand je suis arrivé, c’était réellement le bazar. La voiture, la
première Rally1 à moteur hybride, était encore à l’état de proto.
On ne pouvait même pas mettre le moteur dedans ! Nous n’avons eu
que six mois pour passer d’un proto à une auto homologuée.
La première année, tout le monde disait que la voiture était
mauvaise, mais nous aurions dû empocher notre deuxième rallye, en
Suède, et puis il y a eu un problème d’hybride, lié au kit
standard, qui nous a forcés à arrêter le Rallye.
Je crois que cette année-là, on a quand même remporté plus de
rallyes que Hyundai n’en avait jamais gagnés en une saison. Pour le
coup, chez eux, il y avait du budget. Il n’était peut-être pas
toujours dépensé de la meilleure façon, mais il y en avait, autant
que chez Toyota.
Ensuite, en 2024, on mène les deux championnats du début à la fin.
On perd le titre constructeurs lors de la dernière spéciale. Ça
n’aurait jamais dû arriver ! Donc ça, c’était tout de même une
source d’amertume pour moi.
Et puis, je n’avais aucune reconnaissance des Coréens et, enfin, on
n’a pas pu s’entendre, Cyril Abiteboul et moi. Au bout d’un moment,
je me suis dit : « O.K., je vais les laisser gérer ça comme ils le
souhaitent. On verra bien. » Et on a vu !
Retrouvez notre interview en compagnie de Christian Loriaux dans le Sport Auto n°768 du 26/12/2025.














